Le film s’adresse du coup à un jeune public, à partir de 7 ans, je dirais, car les plus petits pourraient malgré tout être impressionnés par les créatures maléfiques et les moments plus sombres de l’histoire. Si comme moi vous ne connaissez rien de l’histoire, on a droit dès le début du film à un petit résumé en style graphique plus proche d’une bande dessinée classique, qui nous met au diapason et nous permet de faire connaissance avec les personnages et l’univers du film. Le pitch est plutôt original : une équipe de cinq héros venus de mondes différents se sont unis pour vaincre le grand méchant sorcier Darkhell, mais ce faisant, ils ont provoqué un maléfice qui condamne toutes les populations à vivre dans un corps d’enfant à tout jamais. Ce qui veut dire la fin de la civilisation puisqu’ils ne grandissent plus et donc ne peuvent pas se reproduire... Quand le film commence, cela fait deux ans que les « Légendaires » se sont séparés pour retourner dans leurs contrées d’origine, le peuple a pas mal de rancœur envers eux puisqu’ils les tiennent quelque part responsables du maléfice, même si c’est Darkhell en vrai qui en est la cause. Et puis voilà qu’une nouvelle force maléfique fait son apparition et prend possession des habitants, les transformant en espèces de zombies obéissants à une mission commune. Les Légendaires n’ont plus qu’à se reformer pour combattre cette nouvelle menace dont on peut deviner aisément qu’il s’agit - attention faux spoiler - de Darkhell qui est de retour ! Le doublage est particulièrement soigné, même si j’ai eu du mal à comprendre au tout début pourquoi ces enfants avaient des voix d’adultes (rire). Le résultat est un chouette film d’aventure avec pas mal d’humour, des bons sentiments, de l’action, tous les ingrédients pour plaire aux enfants, sans que cela soit trop simpliste.
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Et il faut le dire, on ressort de la vision du film avec ce petit sourire aux lèvres et le cœur léger. Bulle d’oxygène, un objet filmique non identifié qui assume son angle, son ADN de bande dessinée, on est frappé par cette esthétique très « cartoon », ce rythme saccadé et coloré qui évolue dans le gris de la vie pour y apporter une fantaisie inespérée. Parenthèse enchantée mise en lumière dans des couleurs intentionnellement saturée, il nous surprend de bout en bout par ses originalités narratives et sa fraîcheur. Si le film tient si bien la route, c’est avant tout grâce à son interprète principal, Martin Jauvat, qui porte son projet sur ses épaules avec une aisance et une détermination admirables. Mais il n’est pas seul dans cette joyeuse pagaille qu’on prend plaisir à suivre: le casting secondaire est un pur régal de composition, à commencer par Emmanuelle Bercot et Michel Hazanavicius qui nous font rire à chacune de leurs apparitions. Pourtant, soyons honnêtes : si l’on a beaucoup aimé, on n’a pas tout à fait le même ressenti que celui qui accompagne certains échos dithyrambiques qui nous étaient revenus ces derniers jours. « Baise-en-ville » est un film modeste mais généreux, qui préfère le charme de l’artisanat aux grandes démonstrations. Lae proposition est n audacieuse qui, si elle manque parfois un peu de souffle dans sa dernière partie. Son ton décomplexé et assumé est jouissif, les dialogues surréalistes et ce film rappelle qu’il est possible de réinventer le cinéma français et d’apporter sa touche d’originalité dans un monde où tout semble avoir été tenté.
Certes, le plaisir de retrouver Rachel McAdams métamorphosée pour l’occasion est total. Elle porte le film sur ses épaules avec une justesse admirable et un investissement sans faille, face à un Dylan O'Brien qui s'en donne à cœur joie dans le rôle du patron toxique et odieux. Ce rapport de haine et d’entraide fonctionne, et Raimi, fidèle à lui-même, ne fait pas dans la dentelle. Le sang gicle quand il faut, la caméra s'emballe un peu, mais le génie de la mise en scène semble s'être un peu dilué comme une boisson exotique servie sur une multitude de glaçons. Pire que cela, les FX bâclés et peu crédibles viennent ajouter leur lot d’amateurisme à l’image d’un cocktail réalisé avec des ingrédients bas de gamme et secoués vite-fait bien fait par un novice en la matière. Et même si ces défauts suffisent à eux-mêmes pour faire de cette dernière proposition une série B tropicale sans grande intention, le vrai problème, c’est sans manque total d’innovation. On nous sert deux twists censés nous décrocher la mâchoire mais pour le reste, les grosses ficelles sont visibles dès le deuxième acte. C’est classique, trop classique. La sous-exploitation de l’environnement hostile déçoit, le scénario ne sort jamais des sentiers battus et s’enlise dans une boucle beaucoup trop longue à tel point que le film nous semble durer 4 heures. On navigue à vue, attendant un sursaut qui n'arrive jamais vraiment, la faute à une intrigue qui coche toutes les cases du genre sans jamais chercher à les réinventer. Si la vision n'est pas désagréable mais interminable, c’est parce qu’elle manque cruellement de ce grain de folie ou de cette noirceur qu’aurait pu apporter Sam Raimi. C'est propre, bien emballé, mais ça ressemble davantage à une production de plateforme VOD qu'à un film calibré pour le grand écran. Et à moins que vous ayez un abonnement mensuel pour voir un nombre illimité de films en ce mois de janvier, préférez-lui d’autres métrages qui eux, sauront vous intriguer, vous surprendre ou vous passionner.
Cependant, autant être clair, jamais nous ne croyons à l’évocation de la Sainte-Mère Russie avec des acteurs internationaux parlant anglais. Nous aurions préféré des inconnus de langue russe à la place même si Jude Law est parfait dans le rôle de Poutine. Car si ce dernier ne le singe pas, il parvient à prendre des mimiques, une attitude, un regard glaçant qui sied au personnage. Pourtant, malgré les efforts réels du réalisateur Olivier Assayas, on ne peut s’empêcher de penser que l’air de cette mélodie cinématographique sonne faux… Et ce n’est pas le ton las (soporifique ?) de Paul Dano (qui incarne le “mage” du Kremlin, éminence grise du nouveau Tsar de Russie Poutine) qui aide le pauvre spectateur que nous sommes à garder notre attention pleine devant cette confession sans grande surprise. C’est précisément là que réside le principal problème du film. Pour qui s’intéresse un peu à la géopolitique et plus précisément à la personnalité de Poutine, on n’apprend pas beaucoup sur le sujet (pour ainsi dire rien..). Nous avons vraiment trouvé le temps long devant cette succession de scènes bavardes et parfois faussement intellectuelles. Et puis, le film s’extirpe enfin des aveux pour nous montrer quelques images des principaux événements ou plutôt tragédies en lien avec la Russie (le Koursk, la Révolution orange ou l'annexion de la Crimée) sans toutefois apposer une signature sur ce qui nous est donné à voir. Ce ne sont que des instantanés d’événements appartenant désormais à l’Histoire. Et croyez-vous, 2h36 de conversations en costumes cravates pour tenter de comprendre l’insondable, c’est long! Oui, Poutine est déterminé, froid, cruel et aime semer le chaos et l’imprévisibilité : quelle surprise !
Et pourtant, avec son deuxième long-métrage « Nuremberg », James Vanderbilt réussit le pari risqué de transformer une partie de la mémoire européenne en un véritable thriller palpitant, un film capable de nous scotcher à notre siège durant deux heures et demie sans jamais sentir le poids de son temps. Quel plaisir immense de voir un sujet aussi pointilleux, aussi grave, présenté dans un film grand public accessible à tous. L’Histoire croise l’interprétation, la fiction mais ne perd rien des enjeux de l’époque. Le montage est exemplaire et la réalisation maîtrisée. Très vite, on est emporté dans les fêlures de l’après-guerre avec brio et on ne lâche jamais notre attention, que du contraire. Il faut dire que la force du métrage, c’est avant tout son casting XXL de choix. On est ébahis par la performance incroyable de l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse de Russell Crowe (qui nous fait trembler), de Rami Malek, Michael Shannon, Leo Woodall ou encore John Slattery qui donnent corps et âme à ces personnages historiques avec une intensité rare. Le film choisit un angle inédit, s’éloignant du simple film de procès ou de la biographie linéaire pour offrir un ensemble de regards pertinents et très différents sur la barbarie. Non, tout n’est pas parfait. On pourra regretter certains choix un peu lisses, voire quelques scènes dispensables qui flirtent avec l’anachronisme et pourraient nous détourner du message essentiel. Montrer un psychiatre très moderne adepte des tours de magie n’était pas vraiment nécessaire, pas plus que d’appuyer longuement sur la relation ambiguë (et presque amicale) qui s’installe entre le « doc » et le « monstre admiré », une proposition qui nous rappelle forcément le lien entretenu par Clarice Starling et Hannibal Lecter. Par toutes ces petites touches, on sent une envie de rendre le film plus « mainstream » par des libertés scénaristiques peut-être contestables mais outre ces détails, ce qu'on retient, c'est l'ensemble du métrage, son ton, sa démarche. En effet, l’intention reste noble et nécessaire. À l’heure où certaines régions du monde continuent de souffrir de la cruauté humaine, sortir un tel film relève d’une audace qu’il faut saluer. James Vanderbilt nous rappelle l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et l’importance de juger les crimes de guerre tout en rendant le propos accessible à toutes et tous et en cela, c’est déjà admirable. « Nuremberg », ce n’est pas qu’une leçon d’Histoire, c’est un moment de cinéma marquant, vibrant, qui nous interroge sur notre propre humanité.
Pourtant, le cinéma du réalisateur est loin d’être manichéen et la fascinante zone grise l’emporte ici. Et puis, il y a cette loi qui concerne l’Euthanasie. Pour un président croyant, c’est aussi un tourment émotionnel à peser, acté et bien sûr, à digérer. Car le film parle de ces notions fondamentales que sont la morale et la conscience. Et cette « petite voix », est le guide sacré de ce président fatigué dont le mandat touche à sa fin. Là où l’œuvre surprend, c’est dans sa forme extrêmement épurée. Les visages, la lumière, la fumée d’une cigarette s’évanouissant dans la nature sont filmés avec autant de minutie. Le réalisateur montre le temps de la réflexion et ne brusque rien car chaque conversation, chaque rencontre que fera ce président au corps usé et à la lenteur apparente est une étape vers un éclaircissement intérieur. Toni Servillo, un fidèle du réalisateur, est parfait dans le rôle. Il parvient, avec très peu de démonstration et une économie de moyens, à nous faire ressentir le poids de la fonction ! Et puisque le récit s’ancre en fin de mandat du politicien, nous arpentons les arcanes du pouvoir à travers le prisme d’un homme accablé mais dont le sens de l’Etat prime. Si l’œuvre présentée ici se veut intime, c’est parce que le protagoniste que l’on suit est tout en intériorité. La douleur d’avoir perdu son épouse pourtant infidèle revient comme un boomerang en plein cœur. Son rapport à sa propre fille (Anna Ferzetti) est également intéressant : juriste de formation (comme lui), celle-ci se veut sévère et connaît parfaitement ses dossiers. Lui, préfère prendre son temps pour capter la réalité qui se cache derrière les apparences grâce à l’humain. Finalement, nous avons très peu d’éléments à reprocher à Paolo Sorrentino si ce n’est de surligner certains évènements pourtant à notre portée. Comme la scène du cheval agonisant ou celle de l’astronaute. Elles provoquent bien sûr un émoi mais insister nous prive quelque peu de notre propre capacité de discernement spontané.
Après nous avoir séduit avec son excellent « Boîte Noire », le réalisateur avait emprunté d’autres voies, parmi lesquelles celle de « Dalloway » qui nous avait laissé avec une pointe de déception. Hélas, c’est précisément ce sentiment de « rendez-vous manqué » qui nous envahit à nouveau à la sortie de « Gourou », un long-métrage qui aurait pu être bien plus réussi que ce qu’il est, notamment grâce à ses interprétations admirables et son approche dramatique d’une sorte de thriller difficilement définissable. D’ailleurs, l’incursion dans sa nouvelle idée démarrait sous les meilleurs auspices. Durant la première demi-heure, Yann Gozlan dévoile ses enjeux, son thème et le fait en utilisant un cadre appréciable et une tension d’une efficacité redoutable. Le contexte est posé en deux tours de cuillère à pot, ses personnages sont dessinés avec beaucoup de précision et son intrigue nous happe dès ses premiers instants. On aime se plonger dans les coulisses de ces sessions de coaching XXL, ces grandes messes de la performance où l’ego est roi. C’est un spectacle total, nerveux, lunaire et pourtant crédible que Gozlan dépeint. Et en nous entrainant dans ses coulisses, dans l’envers de ce décor brillant, on découvre un travail, une construction, une soif de réussite qui s’est construite petit à petit comme la mise en scène d’un film qui paraît très original. Devant la caméra, le duo d'acteurs crève l’écran. Pierre Niney, d’une précision toujours aussi millimétrée, habite son rôle avec une intensité magnétique à tel point qu’on pourrait croire à ce coach Matt plus vrai que nature. De son côté, Anthony Bajon apporte son lot de tension, de drame, de trouble et d’inquiétude par ses regards, ses quelques répliques et une présence qui force le respect. Mais voilà… une fois passé le plaisir de la découverte du récit et de cette réalisation électrique qui colle si bien à son sujet, le film semble s’enliser dans une noirceur, un surplace qui étouffent presque les belles idées du départ. Très vite, la trajectoire devient prévisible. On devine les voies sur lesquelles le scénario s’est posé. L’intrigue perd de son sel, de cette consistance qui nous avait tant séduits au départ et on finit par se lasser de sa réalisation moins inventive qu’espérée. Le film reste honorable mais on ne peut s'empêcher de penser que Gozlan aurait pu faire mieux, innover, prendre des risques. Au lieu de cela, il semble ne plus savoir comment nous en sortir de son histoire, perd en densité et nous laisse sur notre faim.
La première histoire intitulée « L’aigle et le roitelet » est digne d’une fable de Jean de la Fontaine et nous démontre que celui qui remportera la compétition (et le titre de roi) n’est pas celui que l’on croit. La seconde, notre petit coup de cœur, « Moineaux », est une ode à la transmission, la découverte, une jolie bouffée d’air frais digne des plus jolies histoires pour enfant publiées dans des maisons d’éditions spécialisées, une proposition en feutre et peintures toute mignonne. Illustrant une méditation interrompue par le chant d’un oiseau, on suit les aventures d’un jeune bouddhiste curieux de découvrir le monde. Ses jolis tons chauds (orangés, jaunes et vermeilles) réconfortent, la soif d’aventure émerveille et le final étonnant fait mouche auprès des plus grands ! Rémi Durin aux manettes de ce court à toutes nos faveurs et on a hâte d’en découvrir plus sur son travail. Enfin, comme toujours dans ce programme, nous terminons avec le court-métrage éponyme, celui signé Pascale Hecquet et Arnaud Demuynck, une histoire de deuil, de difficulté de laisser vivre nos proches lorsqu’on est affecté par le départ d’un enfant mais aussi le besoin de liberté, de vie. Dans ce film de jolie facture, on suit les aventures de Fleur, la fille d’un jardinier et d’une princesse qui a tout mais vit dans une cage dorée. Attirée par les oiseaux, elle les dessine, les observe, les admire. Partageant une jolie complicité avec sa maman, sa vie va prendre un tout autre sens lorsqu’un rossignol survolera sa vie. Joli conte philosophique « La princesse et le rossignol » parler davantage aux plus de 4-5 ans.
Cette admiration, on la porte aussi sur Jessie Buckley, époustouflante dans le rôle d'Agnès (Anne) Hathaway. L'actrice habite avec toutes ses tripes cette « femme des bois », guérisseuse et mère de trois enfants. Déjà récompensée il y a quelques jours par un Golden Globe on ne peut plus légitime, l’idée de la voir soulever un Oscar ne serait effectivement pas étonnant tant elle donne de sa personne, crève l’écran et notre cœur, notamment dans les scènes qui unissent son personnage à ses enfants. À ses côtés, Paul Mescal joue un William Shakespeare plus en retrait mais livre une partition tout en retenue toute aussi touchante, laissant toute la lumière à l'épouse de ce dramaturge qui excellera dans l’écriture après un passé de gantier un peu « paumé ». Et parce qu’il est question d’enfants, de famille, de lien maternel, comment ne pas évoquer le jeune trio d'acteurs tellement convaincants, composé de Jacobi Jupe, Olivia Lynes et Bodhi Rae Breathnach dont la complicité à l'écran rend le drame plus cruel encore. Visuellement, Chloé Zhao assure toujours et n'a rien perdu de sa superbe. La photographie de Łukasz Żal est d'une maîtrise absolue et magnifie chaque lieu, chaque scène qu’elle se déroule en intérieur, dans la crasse des villes/villages ou dans les bois réconfortants. La reconstitution d’époque évite le piège du décor sans âme et les cadres, toujours justes, nous font vivre les émotions ou tourments des personnages, dans leur découverte du couple, des enfants mais aussi du drame qui plane sur la famille Shakespeare. Enfin, comment ne pas parler de la partition musicale de Max Richter qui souligne/appuie la tragédie ou l’alégresse de l’enfance avec maestria. Avec « Hamnet », notre cœur bat au rythme de celui de Agnès. On vit sa maternité, sa solitude mais aussi son deuil. Sa douleur devient la nôtre , ses cris nous transpercent et on vit l’émotion de l’intérieur (d’autres spectateurs, eux, ont bien eu du mal à retenir leurs larmes, preuve absolue que la fiction a fait vibrer plus d’une corde sensible.) Et puis, il y a, dans le sous-texte, la création et la première représentation de la pièce « Hamlet » , un écrit cathartique qui s’anime dans une puissance émotionnelle rare, transformant la perte d’une fils en une forme d’éternité. Alors non, tout n’est pas parfait. Le film souffre d'une mise en place un peu laborieuse et longue, de quelques latences qui étirent inutilement la durée (près de deux heures quand même). L'émotion est maîtrisée mais penche parfois vers un mélodrame un peu (trop) appuyé/souligné ce qui pourrait nous amener à vivre la proposition de Zhao avec une certaine distance là où on aurait aimé être totalement embarqué. Mais « Hamnet » est effectivement un grand film, avec de grands interprètes et une magnifique équipe technique. Une œuvre poignante et esthétiquement sublime qui mérite amplement le détour en salle.
Passionnante, étonnante, la vie de ce faux monnayeur attachant semblait faite pour Jean-Paul Salomé, un réalisateur qui, s’il le fallait encore, confirme ici son goût pour les portraits de personnages surprenants, des hommes ou des femmes qui se détachent du reste du monde par leur caractère, leur récit ou ce qu’ils incarnent. Dans son « Affaire Bojarski », il parvient à nous offrir un film de traque presque documentaire, une biographie originale où le génie ne réside pas dans le vol de l’Etat mais dans la prouesse artisanale et la création pure. En tête des arguments qui font de ce film un « must see », se trouve le jeu d’un Reda Kateb une fois de plus impérial. Il insuffle à Bojarski une âme, une vérité à mille lieues du cliché du bandit gourmand. Face à lui, son « némésis », incarné par un Bastien Bouillon offre une vue fascinante de la traque, du besoin de mater le délit et de justice. Ce face-à-face, intelligent nous offre ainsi des contacts, des pistes qui constituent le moteur du récit et lui confère un enjeu intéressant, quelques petites tensions mais aussi une sorte de complicité inattendue. On ne regarde pas simplement un policier traquer un voleur, on assiste à la rencontre de deux mondes, de deux rigueurs et on se régale de ce petit jeu du chat et de la souris à la « Attrape-moi si tu peux ». Mais ce qui passionne avant tout, c'est la mise en lumière de l'ingéniosité de Bojarski. Jean-Paul Salomé prend le temps de nous montrer l’artisanat qu’est le sien, la fabrication des planches à faux billets, de ses plaques. On suit avec une curiosité la mise en place de son système, d'abord en bande, puis en solo dans ses ateliers cachés. C’est que Bojarski n'est pas un criminel banal, c'est un artisan, un orfèvre qui cherche la perfection et rend hommage à l’ingéniosité de la banque nationale. Mais le film ne s’arrête pas à la prouesse technique. Il sait aussi mettre en avant la psychologie de cet homme. Le scénario explore avec une belle authenticité, l'impact de cette double vie sur sa famille. C’est là que le personnage devient véritablement attachant et profondément humain : dans ce tiraillement entre l'amour des siens et cette obsession de tester ses limites quitte à tout perdre. Côté technique, on se doit de souligner la magnifique reconstitution d’époque. Qu’il s’agisse des décors ou des costumes tout est si juste qu’on se sent transporté dans cette France de l'après-guerre avec une facilité déconcertante.
C’est un film qui vous entraîne dans sa réalité dès les premières minutes pour ne vous lâcher qu’une fois le générique de fin entamé et encore… On reste sans voix et les joues encore humides des larmes versées quelques minutes plus tôt, le cœur en berne et avec l’envie de serrer vos enfants dans vos bras. Il faut dire que le talent de la mise en scène réside ici dans une gestion de l’espace et du temps absolument admirable. Les décors de l’hôpital où se jouent l’intrigue, souvent froids, montrent l’immensité du travail, de la charge mentale, des responsabilités dans laquelle évolue Alex (incroyable Özlem Sağlanmak) chaque minute de sa garde. Le montage, qui ne laisse aucun temps mort, épouse l'urgence de ce qui se trame dans les services et dans les gestes des médecins et infirmiers qui, à bout de bras (et de force) continuent de mener leur « combat ». Pour cela, on suit le regard d’une caméra qui se place au plus près des visages quand il faut décrypter une émotion, ou recule quand on espère pouvoir prendre un peu de distance. Cette proximité ajoute une authenticité à l’oppression des situations et par la même occasion, fait de nous les témoins bouleversés de ce à quoi on vient d’assister. Durant toute la projection, on prend position, humainement, moralement, personnellement et on ne fait que changer d’avis, de regard comme le font tous les personnages rencontrés dans cette heure trente d’où on ne sort pas indemnes. Jamais manichéen, le film de Zinnini Elkington, montrent les choix impossibles, les limites du personnel médical et la détresse les patients, la valse infernale des services saturés et de l’urgent besoin de pouvoir « s’arrêter ». L’an dernier, le cinéma nous avait déjà offert des plongées mémorables dans le milieu hospitalier (« L’intérêt d’Adam » ou « En première ligne » en sont deux beaux exemples). Et avec ce « Second Victims » la réalisatrice danoise apporte une pierre supplémentaire, et peut-être plus sombre, à cet édifice. Porté par des interprétations magistrales (celles de Trine Dyrholm, Olaf Johannessen, Iman Meskini ou encore Anders Matthesen sont la démonstration même de ce qu’est l’implication totale et sans faille), le film évite tous les pièges du mélodrame lourd et sans âme. « Second Victims » n'est pas qu'un film sur le milieu hospitalier.
Après nous avoir laissés le souffle court avec un premier volet marquant en bien des points, la réalisatrice derrière le mémorable « Candyman » 2.0 revient frapper un grand coup avec « Le Temple des Morts » qui n’est pas une simple suite. C’est le point d'orgue d'un diptyque qui fera date dans l'histoire du cinéma de genre (si si, on vous le promet), c’est un coup de poing dans notre mâchoire qui se décroche face au spectacle proposé ou qui se crispe face à l’horreur humaine et la folie parfaitement dépeintes. Si le premier opus nous plongeait dans la survie plus brute, ce nouveau long-métrage nous emmène vers quelque chose de plus « mystique », de plus horrible, de plus gore. Mais fort heureusement, Alex Garland (au scénario depuis le début de la saga) a su insuffler des petites notes d’espoir dans cet environnement noir et laisser la porte ouverte vers une suite possible bien que pas spécialement nécessaire. « 28 ans plus tard, le temple des morts », c’est une expérience à vivre au cinéma, une séance qu’on ne risque pas de revoir de sitôt mais qu’on n’oubliera certainement pas ! Mais pourquoi ? Ce qui frappe d'emblée, c'est l’excellence de sa mise en scène, comme pour son prédécesseur. La caméra de DaCosta ne livre aucune fracture, aucun changement de ton, elle continue l’histoire là où on l’a laissée l’an dernier en y insufflant un peu plus d’horreur, en épousant la part sombre du Mal qui ronge la Terre mais surtout certains de ses survivants. Qu’il s’agisse de ses paysages magnifiques (bien que dévastés), de la détresse de ses personnages, de la grandeur d’un temple construit par les mains d’un homme d’une humanité rare tout est sublimé. Le scénario, d'une intelligence redoutable, permet aux acteurs de s’amuser dans un terrain de jeu exceptionnel où ils performent de façon remarquable (mention spéciale à Ralph Fiennes et Jack O’Connell). C’est que, visages iconiques ou nouvelles recrues, tous parviennent à donner du crédit à ceux qu’ils incarnent, révèlent par des gestes et des regards la psychologie et les fêlures de leurs personnages. Sans doute parce que l’intrigue est forte, efficace, redoutable, parce qu’elle évite tous les pièges des films ou séries de zombies classiques qu’on a mainte et mainte fois vus. Ici, l’humain et ses sentiments priment sur l'hémoglobine. On doute, on frissonne, on détourne le regard ou on le soutient avec admiration. Rien n’est laissé au hasard, tout s’imbrique, tout fait sens et on ne peut que se régaler face à une maîtrise totale de la mise en scène, de l’histoire, de ses dialogues, de la bande son et musicale (toujours aussi pop/rock) et du casting. C’est simple, on a la réelle sensation de frôler la perfection et d’avoir assisté à une Masterclass du genre. Et puis, il y a ce formidable tour de force opéré par le « Temple des Morts » de faire vaciller la flamme de l’espoir, lui redonner du combustible, la faire s’éteindre et reprendre de plus belle. Le film n’est pas radical et même si en sortant de la séance, on a la sensation d’avoir vécu un véritable marathon de l'horreur, Nia DaCosta réussit l'impossible : nous faire quitter la salle avec le cœur léger, animé d'un espoir fragile mais bien réel. Et si l'histoire peut s'arrêter là, on ne serait pas contre l'idée de retrouver cet univers une dernière fois, histoire de se faire réellement peur encore, d’avoir le sentiment de nous battre pour notre survie dans un environnement hostile qui ne cesse d’évoluer et de surprendre…
Et il faut le dire : Jodie Foster est impeccable. On sait depuis longtemps que son français est irréprochable, mais la voir évoluer dans un film francophone avec une telle fluidité, un tel naturel, procure un plaisir rare. Elle ne force jamais, ne surjoue pas l’intégration culturelle : elle s’y fond. Auteuil, de son côté, semble ravi d’avoir une partenaire de jeu de cette trempe, et leur alchimie donne au film ses plus beaux moments. On sent qu’ils s’amusent, qu’ils se stimulent, qu’ils se répondent avec gourmandise. Le problème, c’est que cette belle dynamique repose sur un scénario qui, après un départ prometteur, se perd dans les méandres d’une psyché inutilement tortueuse. Le film choisit d’explorer l’esprit d’une psychologue, mais le fait en ajoutant des couches de complexité qui n’enrichissent pas vraiment le propos. L’intrigue, qui aurait gagné à rester plus épurée, s’alourdit au fil du récit, jusqu’à brouiller les motivations du personnage principal. Difficile, en effet, de comprendre pleinement pourquoi cette psy fait du suicide d’une patiente une affaire aussi personnelle, presque obsessionnelle, au point de ne pas en sortir indemne. L’intention dramatique est claire, mais l’exécution frôle parfois le too much, comme si le film cherchait à forcer une intensité qui n’avait pas besoin d’être surlignée. La réalisation, correcte et appliquée de Rebecca Zlotowski, ne démérite pas, mais elle ne parvient pas à compenser les errances du scénario. Ce n’est pas là que se trouve l’intérêt du film, de toute façon. L’essentiel est ailleurs : dans la rencontre, dans les échanges, dans cette énergie singulière qui circule entre Foster et Auteuil. C’est elle qui donne envie de rester, même lorsque l’histoire s’égare. Au final, « Vie Privée » n’est pas un film mémorable, mais il possède cette qualité rare : il attise la curiosité, et parfois, ce n’est déjà pas si mal.
Et si les genres et les sujets varient au fil du temps, ils semblent tous deux garder cet amour de la précision, de l’investissement total qui se met au service de leurs personnages. Cette fois encore, ils s’associent pour nous offrir un long-métrage évoquant la vie, l’œuvre de Lorenz Hart, un parolier au caractère particulier, caché dans l'ombre des mélodies de Richard Rodgers (Andrew Scott) qui a signé la partition de nombreuses comédies musicales ou films musicaux parmi lesquels « La mélodie du bonheur »). De comédie musicale, il en est question, en sous-texte dans « Blue Moon » mais de tranches de vie aussi (et surtout !). Si l’intrigue s’installe le soir de la première de « Oklahoma ! » ( présenté sur les planches avant de devenir, des années plus tard, un film à succès porté par Gordon MacRae, Shirley Jones et Gene Nelson en 1955), elle prend toute sa splendeur lorsque Lorenz, dépité de ce qu’il vient de voir, s’accoude au bar de son ami (formidable Bobby Cannavale) pour lui donner des nouvelles de sa vie. Avec « Blue Moon », on pourrait s'attendre à un biopic classique, mais Richard Linklater reste fidèle à lui-même : il capture un instant précisant, un instant de vie, le retour d’une première enviée par un Hart qui n’ose pas l’avouer et un bar à l’ancienne où tout le petit monde du théâtre va bientôt s’affairer. Mis de côté par son compositeur qui lui préfère un Oscar Hammerstein, le parolier se remet en question et ne sait comment exprimer ses différentes désillusions. Le premier plaisir du film vient de la performance d'Ethan Hawke. Totalement métamorphosé, il habite un Lorenz Hart vieillissant, usé par ses propres démons, ses projections, questionnements et une mélancolie qui lui colle à la peau. Comme souvent, il ne se contente pas de jouer, il EST son personnage, tant physiquement que psychologiquement. Ses échanges avec ses différents interlocuteurs sont bluffants et on sent que son plaisir d’entrer dans cet exercice de style difficile et dans cette époque exigeante. Autre point fort du film, l'idée de respecter les unités de temps et de lieu qui lui donne un aspect théâtral assumé et idéal pour exploiter son sujet. On ne quitte pas le bar dans lequel nous sommes entrés en ouverture du film et on fait quelques pas entre le comptoir et la salle de réception, en espérant trouver une oreille attentive ou amicale, en entrant dans l’intimité des protagonistes qui la déballe sans aucune retenue. Mais c’est aussi là que le bât blesse. À force de vouloir restituer la vivacité d'esprit de Lorenz Hart et de ses camarades, Linklater se laisse emporter par un côté trop verbeux. Le film bavarde, beaucoup, trop et finit par s'égarer dans des échanges à rallonge qui ne laisse aucun répit à ses orateurs comme à ses spectateurs. Paradoxalement, alors que le long-métrage n'est pas particulièrement long, on finit par ressentir une certaine pesanteur, une lenteur qui peut assommer. Seules les scènes avec Elizabeth (Margaret Qualley) nous permettent de respirer un peu, sans doute parce qu’en sa présence, Hart voit lui aussi le temps se suspendre. Le mélange d'anecdotes, de piques assassines et de confidences philosophiques ou sincères finit par devenir fatigant. Si les échanges sont admirablement maîtrisés, ils tournent souvent à vide malgré les interpellations d’un pianiste, un auteur assis dans un coin ou une amie. C'est brillant mais peut-être trop démonstratif ou vide de sens. L’expression « qui peut le plus peut le moins » est d’ailleurs la première qui nous vient à l’esprit quand on veut résumer le film. « Blue Moon » est un joli hommage, un bel exercice de style qui ne nous a pas totalement convaincus. On en ressort admiratif du talent de ses acteurs, du choix de sa mise en scène théâtrale mais aussi un peu épuisé par ce flot ininterrompu de paroles qui semble, par moments, masquer l'absence d'un véritable enjeu. C’est une belle curiosité pour les amateurs de comédies musicales d’antan ou pour les amoureux du théâtre. C’est une nouvelle façon de montrer la palette de jeu d’un Ethan Hawke qui n’a rien perdu de sa superbe.
Avis : « Pour l’éternité » fait partie de ces films qui, sans bruit, parviennent à dépoussiérer un genre que l’on croyait condamné à se répéter. Sous ses airs de romance fantastique, il cache une réflexion tendre et malicieusement moderne sur ce que signifie aimer… même après la mort. Dès les premières images, un détail frappe : ce grain cinéma perceptible, comme une caresse nostalgique sur la pellicule. Il donne au film une texture d’un autre temps, tout en contrastant avec l’audace visuelle des décors. L’au-delà,, imaginé ici n’a rien du nuage cotonneux ou du jardin éternel. C’est une mégapole vibrante, presque futuriste, où les âmes fraîchement débarquées se croisent dans un hall de gare interdimensionnel. On y sent la vie, mais surtout, on ressent l’idée que l’éternité n’est pas qu’un lieu, mais bien un choix ! Car c’est là que le film de David Freyne surprend : plutôt que d’imposer un paradis unique, il propose une infinité d’éternités, chacune façonnée selon les désirs les plus intimes des individus. Une cabane en montagne, une plage sans fin, un casino où le temps n’existe plus, un monde saturé de fumée ou un capitalisme poussé à l’absurde… autant de microcosmes qui dessinent une cartographie délicieusement fantasque du bonheur humain. Mais cette liberté apparente cache une règle implacable : une fois l’éternité choisie, impossible de revenir en arrière. Le paradis, oui, mais sans droit à l’erreur. C’est dans ce cadre que le film déploie son intrigue la plus savoureuse. Il s’ouvre sur un couple âgé, uni depuis plus de soixante ans, dont la tendresse tranquille semble défier le temps. On s’attend à voir l’épouse partir la première, affaiblie par la maladie. Mais le destin, joueur, décide que ce sera finalement le mari qui s’en ira avant elle… terrassé par un bretzel, son péché mignon. Une mort absurde, presque burlesque, qui donne immédiatement le ton : ici, l’au-delà n’est pas un drame, mais un terrain de jeu émotionnel. Et c’est là que surgit le dilemme délicieux du film : de l’autre côté, la veuve retrouve non seulement son mari, mais aussi son amour de jeunesse, épousé brièvement avant qu’il ne meure à la guerre de Corée. Deux éternités possibles. Deux vies inachevées. Deux promesses. Comment choisir quand l’éternité dépend d’un seul geste ? Le trio formé par Elizabeth Olsen, Miles Teller et Callum Turner fonctionne à merveille. Chacun joue avec une sincérité désarmante, oscillant entre humour, mélancolie et désir. Leur dynamique donne au film une légèreté bienvenue, sans jamais sacrifier la profondeur émotionnelle. Autour d’eux, Da’Vine Joy Randolph et John Early apportent une fantaisie irrésistible, incarnant des personnages secondaires qui volent presque la vedette tant ils semblent s’amuser dans cet univers débridé. Bien sûr, « Pour l’éternité » n’est pas exempt de quelques longueurs. Certaines situations paraissent familières, comme si le film hésitait parfois entre la comédie romantique classique et la fable métaphysique. Mais ces petites faiblesses s’effacent devant la générosité du propos et la fraîcheur de l’ensemble. En fin de compte, « Pour l’éternité » réussit ce que peu de romances fantastiques osent tenter : parler d’amour en dehors du temps, sans cynisme, sans lourdeur, avec une fantaisie assumée et une tendresse contagieuse.
Avec « Father, Mother, Sister, Brother », le réalisateur américain de 72 ans (et une dizaine de films d’auteur à son actif) nous revient dans une forme que l’on connaît bien, trop bien peut-être, pour nous parler de la famille et des relations parents- enfants qui peuvent se dilater avec le temps. Dans ses points forts, on se doit de saluer la direction d’acteurs formée par un casting soigné aux petits oignons. Prenant chacun place dans un triptyque délocalisé à chaque récit, ils nous font croire, sans mal, aux relations qui sont les leurs. Que ce soit à travers les silences pesants (où les tics tacs des horloges ou les gouttes d’eau sont assourdissants) ou les échanges un peu forcés, dans les prises de nouvelles derrière un volant ou les petites piques amicales et familières, le casting livre une partition impeccable et remarquable. On retrouve avec un plaisir non dissimulé des visages familiers (Adam Driver et Tom Waits, ici père et fils), des figures qui prennent place dans sa filmographie avec beaucoup d’investissement et de sincérité. Et il y a aussi Mayim Bialik (qu’on aime voir dans ce genre de cinéma), Charlotte Rampling, Vicky Krieps, Cate Blanchett ou encore Indya Moore et Luka Sabbat, deux orphelins qui se replongent dans les souvenirs de leurs parents. Incarnant avec une justesse cette difficulté de communiquer, ils/elles incarnent toutes et tous la pudeur qui lie les parents à leurs enfants, la difficulté de se comprendre, de s’intéresser à l’autre génération, le poids du temps qui passe ou l’importance des instants communs… Dans ces presque deux heures (qui peuvent peser si on ne se prête pas au jeu ou si on se lasse de la mécanique), Jim Jarmusch s’amuse ici à tisser une toile de correspondances et nous fait une série de clins d’œil qui montre l’universalité de ce qu’il veut nous raconter… Un même geste répété, une montre qui change d’utilité, des skateurs vus et différemment appréciés, une même ouverture à bord d’une voiture et des scènes finales pourtant totalement opposées… Les générations se répondent les uns aux autres, les histoires aussi... Et c’est là où réside la beauté du projet, dans cette observation quasi sociologique de l’héritage familial. Dans son dernier long-métrage, on sent l'envie de livrer un "film somme", une synthèse de son amour pour le quotidien et les personnages ordinaires, la musique des mots, le poids de la solitude mais on n’y retrouve pas forcément le génie auquel Jarmusch nous a habitué. À force de jouer sur la redondance, le film s’étire jusqu'à une lenteur qui pourrait en décourager plus d'un. Si on accepte de se laisser bercer par son rythme contemplatif, on peut adhérer à la proposition, sinon, on risque de décrocher ou de se lasser. Moins poétique ou moins décalé que ce à quoi il nous a habitué, « Father, mother, sister, brother » (pourtant récompensé par le Lion d’Or à Venise) peut donner la sensation que son originalité s’est endormie (comme certains spectateurs) ou s’est étouffée dans une mécanique trop répétée. Lorsque le générique de fin se déroule sur notre écran, on éprouve le sentiment d'avoir vu un film soigné, on a pris plaisir à retrouver une patte, un casting, une simplicité de discours et on s’est malgré tout laissé emporter dans ce no man’s land américain, à Dublin ou dans cet appartement parisien. Mais on se dit que la proposition est peut-être un peu trop repliée sur elle-même pour nous emmener totalement dans nos émotions et celles de son réalisateur. Dommage car on attendait de pieds fermes ce rendez-vous avec un réalisateur qui, d’ordinaire fait mouche. Ici, difficile de ne pas donner raison à celles et ceux qui sont restés dans une sensation de lenteur et de torpeur.
C’est une histoire qui prend son temps, qui se dilate dans deux espaces temps mais qui convergent en un centre puissant : le destin de Louise, impeccable Diane Rouxel. C’est un film imparfait mais sincère, un récit qui marque et qui bouleverse. Si le nom de son réalisateur nous est totalement inconnu, celui de son trio d’actrices principales, lui, n’est plus à présenter : Diane Rouxel (la Louise/Marion du film) côtoie Cécile de France (admirable et tellement émouvante) mais aussi Salomé Dewaels qui, comme la petite bête, monte, monte, monte et jamais ne redescend. Et puis il y a la toute jeune Noémie Lemaitre Ekeloo qui insuffle une fraicheur, une puissance sans trop en faire. « Louise », c’est une histoire d’enfants, de femmes qui cheminent, qui évoluent, qui se perdent de vue et qui se croisent, chacune avec son interprétation d’une histoire commune. Intelligemment amenée, l’intrigue du film s’ouvre après un générique tout mignon et déjà annonciateur de la maîtrise de tous les détails de sa suite. Le fond des cartons est dans les mêmes tons que le papier peint et les rideaux d’une chambre d’enfants où résonnent deux voix joviales, celles de Marion et de Jeanne qui entonnent un « Vivo per lei » mémorable et on comprend très vite que chaque détail va avoir son importance discrète. C’est aussi l’histoire d’une complicité qui réchauffe le cœur et qui laissera place aux doutes, au cheminement, aux cicatrices d’un passé. Lancinant, prenant son temps, le récit qui suit s’installe petit à petit, dans un rythme étiré et entrecoupé de flashbacks nécessaires et jamais pesants. Les regards, les silences suffisent à eux-mêmes et on retient notre souffle tout au long de ce drame qui nous cueille dès son début et nous achève dans sa fin. « Louise », c’est un film dramatique qui ne verse jamais dans le mélodrame, dans le too much. Au contraire, il est d’une infinie justesse. Sobre dans sa mise en scène, il souffre parfois de petites longueurs mais la vie n’a-t-elle pas elle aussi son lot d’attentes, de suspensions ? Et s’il semble parfois chercher sa voie, le scénario montre qu’au contraire, il est ficelé de bout en bout, les premières notes de son introduction résonnant encore dans nos cœurs battants à la fin de la séance. Au bout d’une grosse heure trente de sentiments divers, dans le chef de ses personnages comme dans le nôtre, la tension accumulée se libère en même temps que notre souffle et nos larmes et cela fait un bien fou. Parce qu’on a cru à l’histoire de « Louise », parce qu’on a cru aux émotions de ses interprètes, parce que la pudeur qui se dégage du film a fait vibrer une corde quelque part en dedans. « Louise » de Nicolas Keitel n’est peut-être pas un grand film mais c’est assurément une belle rencontre, une proposition honnête et sincère qui nous a tenue en haleine et marquée le temps d’un instant.
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