Et il faut le dire : Jodie Foster est impeccable. On sait depuis longtemps que son français est irréprochable, mais la voir évoluer dans un film francophone avec une telle fluidité, un tel naturel, procure un plaisir rare. Elle ne force jamais, ne surjoue pas l’intégration culturelle : elle s’y fond. Auteuil, de son côté, semble ravi d’avoir une partenaire de jeu de cette trempe, et leur alchimie donne au film ses plus beaux moments. On sent qu’ils s’amusent, qu’ils se stimulent, qu’ils se répondent avec gourmandise. Le problème, c’est que cette belle dynamique repose sur un scénario qui, après un départ prometteur, se perd dans les méandres d’une psyché inutilement tortueuse. Le film choisit d’explorer l’esprit d’une psychologue, mais le fait en ajoutant des couches de complexité qui n’enrichissent pas vraiment le propos. L’intrigue, qui aurait gagné à rester plus épurée, s’alourdit au fil du récit, jusqu’à brouiller les motivations du personnage principal. Difficile, en effet, de comprendre pleinement pourquoi cette psy fait du suicide d’une patiente une affaire aussi personnelle, presque obsessionnelle, au point de ne pas en sortir indemne. L’intention dramatique est claire, mais l’exécution frôle parfois le too much, comme si le film cherchait à forcer une intensité qui n’avait pas besoin d’être surlignée. La réalisation, correcte et appliquée de Rebecca Zlotowski, ne démérite pas, mais elle ne parvient pas à compenser les errances du scénario. Ce n’est pas là que se trouve l’intérêt du film, de toute façon. L’essentiel est ailleurs : dans la rencontre, dans les échanges, dans cette énergie singulière qui circule entre Foster et Auteuil. C’est elle qui donne envie de rester, même lorsque l’histoire s’égare. Au final, « Vie Privée » n’est pas un film mémorable, mais il possède cette qualité rare : il attise la curiosité, et parfois, ce n’est déjà pas si mal.
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Et si les genres et les sujets varient au fil du temps, ils semblent tous deux garder cet amour de la précision, de l’investissement total qui se met au service de leurs personnages. Cette fois encore, ils s’associent pour nous offrir un long-métrage évoquant la vie, l’œuvre de Lorenz Hart, un parolier au caractère particulier, caché dans l'ombre des mélodies de Richard Rodgers (Andrew Scott) qui a signé la partition de nombreuses comédies musicales ou films musicaux parmi lesquels « La mélodie du bonheur »). De comédie musicale, il en est question, en sous-texte dans « Blue Moon » mais de tranches de vie aussi (et surtout !). Si l’intrigue s’installe le soir de la première de « Oklahoma ! » ( présenté sur les planches avant de devenir, des années plus tard, un film à succès porté par Gordon MacRae, Shirley Jones et Gene Nelson en 1955), elle prend toute sa splendeur lorsque Lorenz, dépité de ce qu’il vient de voir, s’accoude au bar de son ami (formidable Bobby Cannavale) pour lui donner des nouvelles de sa vie. Avec « Blue Moon », on pourrait s'attendre à un biopic classique, mais Richard Linklater reste fidèle à lui-même : il capture un instant précisant, un instant de vie, le retour d’une première enviée par un Hart qui n’ose pas l’avouer et un bar à l’ancienne où tout le petit monde du théâtre va bientôt s’affairer. Mis de côté par son compositeur qui lui préfère un Oscar Hammerstein, le parolier se remet en question et ne sait comment exprimer ses différentes désillusions. Le premier plaisir du film vient de la performance d'Ethan Hawke. Totalement métamorphosé, il habite un Lorenz Hart vieillissant, usé par ses propres démons, ses projections, questionnements et une mélancolie qui lui colle à la peau. Comme souvent, il ne se contente pas de jouer, il EST son personnage, tant physiquement que psychologiquement. Ses échanges avec ses différents interlocuteurs sont bluffants et on sent que son plaisir d’entrer dans cet exercice de style difficile et dans cette époque exigeante. Autre point fort du film, l'idée de respecter les unités de temps et de lieu qui lui donne un aspect théâtral assumé et idéal pour exploiter son sujet. On ne quitte pas le bar dans lequel nous sommes entrés en ouverture du film et on fait quelques pas entre le comptoir et la salle de réception, en espérant trouver une oreille attentive ou amicale, en entrant dans l’intimité des protagonistes qui la déballe sans aucune retenue. Mais c’est aussi là que le bât blesse. À force de vouloir restituer la vivacité d'esprit de Lorenz Hart et de ses camarades, Linklater se laisse emporter par un côté trop verbeux. Le film bavarde, beaucoup, trop et finit par s'égarer dans des échanges à rallonge qui ne laisse aucun répit à ses orateurs comme à ses spectateurs. Paradoxalement, alors que le long-métrage n'est pas particulièrement long, on finit par ressentir une certaine pesanteur, une lenteur qui peut assommer. Seules les scènes avec Elizabeth (Margaret Qualley) nous permettent de respirer un peu, sans doute parce qu’en sa présence, Hart voit lui aussi le temps se suspendre. Le mélange d'anecdotes, de piques assassines et de confidences philosophiques ou sincères finit par devenir fatigant. Si les échanges sont admirablement maîtrisés, ils tournent souvent à vide malgré les interpellations d’un pianiste, un auteur assis dans un coin ou une amie. C'est brillant mais peut-être trop démonstratif ou vide de sens. L’expression « qui peut le plus peut le moins » est d’ailleurs la première qui nous vient à l’esprit quand on veut résumer le film. « Blue Moon » est un joli hommage, un bel exercice de style qui ne nous a pas totalement convaincus. On en ressort admiratif du talent de ses acteurs, du choix de sa mise en scène théâtrale mais aussi un peu épuisé par ce flot ininterrompu de paroles qui semble, par moments, masquer l'absence d'un véritable enjeu. C’est une belle curiosité pour les amateurs de comédies musicales d’antan ou pour les amoureux du théâtre. C’est une nouvelle façon de montrer la palette de jeu d’un Ethan Hawke qui n’a rien perdu de sa superbe.
Avis : « Pour l’éternité » fait partie de ces films qui, sans bruit, parviennent à dépoussiérer un genre que l’on croyait condamné à se répéter. Sous ses airs de romance fantastique, il cache une réflexion tendre et malicieusement moderne sur ce que signifie aimer… même après la mort. Dès les premières images, un détail frappe : ce grain cinéma perceptible, comme une caresse nostalgique sur la pellicule. Il donne au film une texture d’un autre temps, tout en contrastant avec l’audace visuelle des décors. L’au-delà,, imaginé ici n’a rien du nuage cotonneux ou du jardin éternel. C’est une mégapole vibrante, presque futuriste, où les âmes fraîchement débarquées se croisent dans un hall de gare interdimensionnel. On y sent la vie, mais surtout, on ressent l’idée que l’éternité n’est pas qu’un lieu, mais bien un choix ! Car c’est là que le film de David Freyne surprend : plutôt que d’imposer un paradis unique, il propose une infinité d’éternités, chacune façonnée selon les désirs les plus intimes des individus. Une cabane en montagne, une plage sans fin, un casino où le temps n’existe plus, un monde saturé de fumée ou un capitalisme poussé à l’absurde… autant de microcosmes qui dessinent une cartographie délicieusement fantasque du bonheur humain. Mais cette liberté apparente cache une règle implacable : une fois l’éternité choisie, impossible de revenir en arrière. Le paradis, oui, mais sans droit à l’erreur. C’est dans ce cadre que le film déploie son intrigue la plus savoureuse. Il s’ouvre sur un couple âgé, uni depuis plus de soixante ans, dont la tendresse tranquille semble défier le temps. On s’attend à voir l’épouse partir la première, affaiblie par la maladie. Mais le destin, joueur, décide que ce sera finalement le mari qui s’en ira avant elle… terrassé par un bretzel, son péché mignon. Une mort absurde, presque burlesque, qui donne immédiatement le ton : ici, l’au-delà n’est pas un drame, mais un terrain de jeu émotionnel. Et c’est là que surgit le dilemme délicieux du film : de l’autre côté, la veuve retrouve non seulement son mari, mais aussi son amour de jeunesse, épousé brièvement avant qu’il ne meure à la guerre de Corée. Deux éternités possibles. Deux vies inachevées. Deux promesses. Comment choisir quand l’éternité dépend d’un seul geste ? Le trio formé par Elizabeth Olsen, Miles Teller et Callum Turner fonctionne à merveille. Chacun joue avec une sincérité désarmante, oscillant entre humour, mélancolie et désir. Leur dynamique donne au film une légèreté bienvenue, sans jamais sacrifier la profondeur émotionnelle. Autour d’eux, Da’Vine Joy Randolph et John Early apportent une fantaisie irrésistible, incarnant des personnages secondaires qui volent presque la vedette tant ils semblent s’amuser dans cet univers débridé. Bien sûr, « Pour l’éternité » n’est pas exempt de quelques longueurs. Certaines situations paraissent familières, comme si le film hésitait parfois entre la comédie romantique classique et la fable métaphysique. Mais ces petites faiblesses s’effacent devant la générosité du propos et la fraîcheur de l’ensemble. En fin de compte, « Pour l’éternité » réussit ce que peu de romances fantastiques osent tenter : parler d’amour en dehors du temps, sans cynisme, sans lourdeur, avec une fantaisie assumée et une tendresse contagieuse.
Avec « Father, Mother, Sister, Brother », le réalisateur américain de 72 ans (et une dizaine de films d’auteur à son actif) nous revient dans une forme que l’on connaît bien, trop bien peut-être, pour nous parler de la famille et des relations parents- enfants qui peuvent se dilater avec le temps. Dans ses points forts, on se doit de saluer la direction d’acteurs formée par un casting soigné aux petits oignons. Prenant chacun place dans un triptyque délocalisé à chaque récit, ils nous font croire, sans mal, aux relations qui sont les leurs. Que ce soit à travers les silences pesants (où les tics tacs des horloges ou les gouttes d’eau sont assourdissants) ou les échanges un peu forcés, dans les prises de nouvelles derrière un volant ou les petites piques amicales et familières, le casting livre une partition impeccable et remarquable. On retrouve avec un plaisir non dissimulé des visages familiers (Adam Driver et Tom Waits, ici père et fils), des figures qui prennent place dans sa filmographie avec beaucoup d’investissement et de sincérité. Et il y a aussi Mayim Bialik (qu’on aime voir dans ce genre de cinéma), Charlotte Rampling, Vicky Krieps, Cate Blanchett ou encore Indya Moore et Luka Sabbat, deux orphelins qui se replongent dans les souvenirs de leurs parents. Incarnant avec une justesse cette difficulté de communiquer, ils/elles incarnent toutes et tous la pudeur qui lie les parents à leurs enfants, la difficulté de se comprendre, de s’intéresser à l’autre génération, le poids du temps qui passe ou l’importance des instants communs… Dans ces presque deux heures (qui peuvent peser si on ne se prête pas au jeu ou si on se lasse de la mécanique), Jim Jarmusch s’amuse ici à tisser une toile de correspondances et nous fait une série de clins d’œil qui montre l’universalité de ce qu’il veut nous raconter… Un même geste répété, une montre qui change d’utilité, des skateurs vus et différemment appréciés, une même ouverture à bord d’une voiture et des scènes finales pourtant totalement opposées… Les générations se répondent les uns aux autres, les histoires aussi... Et c’est là où réside la beauté du projet, dans cette observation quasi sociologique de l’héritage familial. Dans son dernier long-métrage, on sent l'envie de livrer un "film somme", une synthèse de son amour pour le quotidien et les personnages ordinaires, la musique des mots, le poids de la solitude mais on n’y retrouve pas forcément le génie auquel Jarmusch nous a habitué. À force de jouer sur la redondance, le film s’étire jusqu'à une lenteur qui pourrait en décourager plus d'un. Si on accepte de se laisser bercer par son rythme contemplatif, on peut adhérer à la proposition, sinon, on risque de décrocher ou de se lasser. Moins poétique ou moins décalé que ce à quoi il nous a habitué, « Father, mother, sister, brother » (pourtant récompensé par le Lion d’Or à Venise) peut donner la sensation que son originalité s’est endormie (comme certains spectateurs) ou s’est étouffée dans une mécanique trop répétée. Lorsque le générique de fin se déroule sur notre écran, on éprouve le sentiment d'avoir vu un film soigné, on a pris plaisir à retrouver une patte, un casting, une simplicité de discours et on s’est malgré tout laissé emporter dans ce no man’s land américain, à Dublin ou dans cet appartement parisien. Mais on se dit que la proposition est peut-être un peu trop repliée sur elle-même pour nous emmener totalement dans nos émotions et celles de son réalisateur. Dommage car on attendait de pieds fermes ce rendez-vous avec un réalisateur qui, d’ordinaire fait mouche. Ici, difficile de ne pas donner raison à celles et ceux qui sont restés dans une sensation de lenteur et de torpeur.
C’est une histoire qui prend son temps, qui se dilate dans deux espaces temps mais qui convergent en un centre puissant : le destin de Louise, impeccable Diane Rouxel. C’est un film imparfait mais sincère, un récit qui marque et qui bouleverse. Si le nom de son réalisateur nous est totalement inconnu, celui de son trio d’actrices principales, lui, n’est plus à présenter : Diane Rouxel (la Louise/Marion du film) côtoie Cécile de France (admirable et tellement émouvante) mais aussi Salomé Dewaels qui, comme la petite bête, monte, monte, monte et jamais ne redescend. Et puis il y a la toute jeune Noémie Lemaitre Ekeloo qui insuffle une fraicheur, une puissance sans trop en faire. « Louise », c’est une histoire d’enfants, de femmes qui cheminent, qui évoluent, qui se perdent de vue et qui se croisent, chacune avec son interprétation d’une histoire commune. Intelligemment amenée, l’intrigue du film s’ouvre après un générique tout mignon et déjà annonciateur de la maîtrise de tous les détails de sa suite. Le fond des cartons est dans les mêmes tons que le papier peint et les rideaux d’une chambre d’enfants où résonnent deux voix joviales, celles de Marion et de Jeanne qui entonnent un « Vivo per lei » mémorable et on comprend très vite que chaque détail va avoir son importance discrète. C’est aussi l’histoire d’une complicité qui réchauffe le cœur et qui laissera place aux doutes, au cheminement, aux cicatrices d’un passé. Lancinant, prenant son temps, le récit qui suit s’installe petit à petit, dans un rythme étiré et entrecoupé de flashbacks nécessaires et jamais pesants. Les regards, les silences suffisent à eux-mêmes et on retient notre souffle tout au long de ce drame qui nous cueille dès son début et nous achève dans sa fin. « Louise », c’est un film dramatique qui ne verse jamais dans le mélodrame, dans le too much. Au contraire, il est d’une infinie justesse. Sobre dans sa mise en scène, il souffre parfois de petites longueurs mais la vie n’a-t-elle pas elle aussi son lot d’attentes, de suspensions ? Et s’il semble parfois chercher sa voie, le scénario montre qu’au contraire, il est ficelé de bout en bout, les premières notes de son introduction résonnant encore dans nos cœurs battants à la fin de la séance. Au bout d’une grosse heure trente de sentiments divers, dans le chef de ses personnages comme dans le nôtre, la tension accumulée se libère en même temps que notre souffle et nos larmes et cela fait un bien fou. Parce qu’on a cru à l’histoire de « Louise », parce qu’on a cru aux émotions de ses interprètes, parce que la pudeur qui se dégage du film a fait vibrer une corde quelque part en dedans. « Louise » de Nicolas Keitel n’est peut-être pas un grand film mais c’est assurément une belle rencontre, une proposition honnête et sincère qui nous a tenue en haleine et marquée le temps d’un instant.
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