Depuis « Que dios no perdones » ou « El Reino » jusqu’à « As Bestas », en passant par « Madre », l’Espagnol a bâti un cinéma qui nous fidélise et nous passionne depuis toujours, pour sa tension où chaque plan semble prêt à exploser et où les destinées des êtres croisés nous marquent dans la durée. Avec « L'être aimé » (« El ser Querido » dans sa version originale), présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, il change de terrain de jeu. Moins de thriller, plus d’introspection intime mais aussi et surtout, une belle mise en abîme du mode du septième art et de ses tournages. Bien sûr, il n’en oublie pas de nous offrir, comme toujours, cette même fascination pour les rapports de domination et les blessures impossibles à soigner, tant les épreuves traversées sont difficiles à encaisser… Mais cette fois, c’est sous le prisme de la famille et de la rencontre entre un père et sa fille que tout son art va se développer. L’histoire tiendrait en quelques lignes. Esteban Martínez, réalisateur adulé mais craint par le passé, a quitté New York pour retrouver ses racines et décide, par la même occasion, de confier le rôle principal de son nouveau film à sa propre fille, Émilia, qu’il a abandonnée treize ans plus tôt. Si les retrouvailles sont tendues, ce n’est rien à côté du champ de bataille émotionnel que deviendra le tournage. Installé sur l’île volcanique de Fuerteventura, tout adaptée à la situation et au film de Sorogoyen, le métrage développe une mécanique de rapports tendus avec une froideur et une distance qui nous feraient presque trembler, sans doute grâce à sa mise en scène magistrale ! Comme souvent dans ses autres longs-métrages, le réalisateur appuye les dialogues en optant pour des gros plans oppressants, étouffants, à tel point que nous aimerions prendre du recul pour respirer et contempler la scène de plus loin. Les visages occupent l’écran jusqu’à l’étouffement et par la même occasion, nous permettent de scruter les froncements de sourcil, la mâchoire qui se serre, un silence un peu trop long et on vit (ou subit) cela nous aussi. Dès son impressionnante scène d’ouverture, Sorogoyen nous fait comprendre que dans « L’être aimé », on ne regarde pas les personnages : on sera enfermés avec eux. Et pour que cela fonctionne, il fallait deux comédiens solides et ça tombe plutôt bien puisqu’on en a deux de choix ici. Sous l’œil de sa caméra, on découvre un Javier Bardem monstrueux et terrible tantôt conciliant, tantôt inhumain. Son Esteban est un homme incapable de reconnaître la violence qu’il inflige, que ce soit dans sa vie personnelle comme dans son cinéma. À ses côtés, Victoria Luengo impressionne par sa retenue nerveuse. Emilia tient tête à son père malgré ses douleurs et son envie de bien faire et la résistance qui l’habite donne au film ses plus beaux moments de résistance émotionnelle. Entre eux, chaque dialogue, chaque rencontre ressemble à un duel où l’affection fait vite place aux reproches, aux jugements, à la douleur. Et malgré l’intelligence de son récit, de son cadre, de sa mise en scène et son interprétation sans faille quelque chose parait manquer. Peut-être est-ce parce que, cette fois, Sorogoyen a tenté de trop montrer, de trop développer ? On a le sentiment étrange que le réalisateur espagnol laisse derrière ce qui rendait son cinéma si viscéral, si engagé. Ici, tout est maîtrisé, pensé, disséqué… D’ailleurs, on ne peut pas s’empêcher, vu le thème, de penser à « Madre » qui nous avait davantage marqué au fer rouge. Là où ce dernier faisait résonner une douleur sourde, une errance, une envie d’aimer, « L'être aimé » paraît plus sombre, distant, plus démonstratif aussi. Il n’empêche qu’il reste un film d’une grande maîtrise, porté par deux acteurs magnifiques et, ne boudons pas notre plaisir, une très belle illustration des tournages et des équipes qui nécessitent sa réussite.
0 Commentaires
Laisser un réponse. |
Légende
♥ : Coup de coeur ★★★★: Excellent film ★★★: Très bon film ★★: Bon film ★: Passable ○: On en parle? A découvrir: Avril 2026 Mars 2026 Février 2026 Janvier 2026 Top 2025 |
Flux RSS