Masterclass Rodrigo Sorogoyen
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Propos recueillis par Muriel dans le cadre du festival Europalia España au cinéma Quai10 de Charleroi (11 décembre 2025).
Pour la 30e édition du festival culturel européen, le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen est venu parler de sa carrière avant la diffusion du film « As Bestas » qu’il a réalisé en 2022. On rappelle que Sorogoyen a présidé le Jury de la 64e Semaine de la Critique du Festival de Cannes cette année. Interviewé par le réalisateur belge Fabrice du Welz, grand amateur de son cinéma, l’échange fut aussi enrichissant que passionnant. Voici ce que cela donne lorsque deux passionnés du cinéma de genre se rencontrent. Fabrice du Welz : Moi, je suis cinéphile avant d’être cinéaste, je suis très curieux du cinéma des autres et j’ai eu deux grands chocs ces dernières années dans les cinéastes espagnols : Albert Serra que je considère comme étant un grand cinéaste et Rodrigo Sorogoyen qui à mon avis est un cinéaste, vraiment je pèse mes mots et je sais qu’il est là, vraiment majeur, qui est encore jeune et qui a des choses absolument exceptionnelles à faire. Il est majeur pour moi pour différentes raisons, on va creuser un petit peu les fondements de son cinéma ici, il a une œuvre courte : 5 films et deux séries. Il y a des choses qui reviennent très fortement dans son cinéma. (...)
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Rodrigo, je sais que c’est un effort pour toi de parler en français, mais j’aimerais revenir sur l’origine de ton amour du cinéma, je sais que tu es issu d’une famille de cinéastes, ton grand-père a eu une carrière difficile, controversée sous Franco, j’aimerais savoir comment cette figure t’a influencé et à quel point le cinéma est devenu important dans ta vie et à quel moment.
Rodrigo Sorogoyen : C’est très curieux, c’est très intéressant, je pense, et je suis encore en train de comprendre cette question. Effectivement j’avais un grand-père qui était réalisateur de cinéma, mais quand je suis né, il était vivant mais il n’était pas dans notre vie et il avait déjà arrêté d’être réalisateur. Il n’a rien à voir, ou s’il a quelque chose à voir, ce n’est pas quelque chose de tangible et je me demande toujours pourquoi. J’ai grandi dans une maison qui n’était pas très cinéphile, le grand-père c’était évidemment une figure importante dans la famille, c’était le père de ma mère. En plus, il était parti, il avait une autre femme, il avait disparu plus ou moins, donc c’était un petit peu un tabou aussi.
FDW : Finalement ton grand talent, c’est d’avoir choisi les bonnes personnes avec lesquelles tu travailles. Isabel Peña qui est ta collaboratrice depuis toujours (...), ton chef opérateur, ton monteur, toute ton équipe, et tu ne t’es pas trompé sur aucun d’eux.
RS : J’ai trouvé des collaborateurs qui en plus sont de très bons amis à moi, je ne sais pas ce qui est venu avant (le travail ou l'amitié, ndlr), il y a aussi mon musicien, je les considère tous les quatre comme des “genios” (génies, ndlr). J’ai été un “genio” de trouver des “genios”. (rire)
Rodrigo Sorogoyen : C’est très curieux, c’est très intéressant, je pense, et je suis encore en train de comprendre cette question. Effectivement j’avais un grand-père qui était réalisateur de cinéma, mais quand je suis né, il était vivant mais il n’était pas dans notre vie et il avait déjà arrêté d’être réalisateur. Il n’a rien à voir, ou s’il a quelque chose à voir, ce n’est pas quelque chose de tangible et je me demande toujours pourquoi. J’ai grandi dans une maison qui n’était pas très cinéphile, le grand-père c’était évidemment une figure importante dans la famille, c’était le père de ma mère. En plus, il était parti, il avait une autre femme, il avait disparu plus ou moins, donc c’était un petit peu un tabou aussi.
FDW : Finalement ton grand talent, c’est d’avoir choisi les bonnes personnes avec lesquelles tu travailles. Isabel Peña qui est ta collaboratrice depuis toujours (...), ton chef opérateur, ton monteur, toute ton équipe, et tu ne t’es pas trompé sur aucun d’eux.
RS : J’ai trouvé des collaborateurs qui en plus sont de très bons amis à moi, je ne sais pas ce qui est venu avant (le travail ou l'amitié, ndlr), il y a aussi mon musicien, je les considère tous les quatre comme des “genios” (génies, ndlr). J’ai été un “genio” de trouver des “genios”. (rire)
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FDW : Pour bien comprendre ton cinéma, il y a quand même une écriture très, très forte. Il y a l’écriture scénaristique, il y a l’écriture de la mise en scène, il y a l’écriture du montage. J’aimerais d’abord parler de l’écriture scénaristique avec Isabel Peña. Vous partagez énormément de points communs, vous avez des similitudes, notamment le sens du récit, le sens d’une certaine mythologie et un regard très précis et aigu sur l’Espagne contemporaine, sans oublier l’Espagne d’antan, mais très précis sur l’Espagne d’aujourd’hui. Vous l’avez développé, ça, de film en film. (...) À quel moment vous avez commencé à collaborer et qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes compris ?
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RS : C’est très difficile cette question, mais c’est vrai que je me suis senti très, très à l’aise et je suppose qu'elle aussi. On a construit une relation personnelle très forte, mais elle est plus introvertie que moi. (...) Sur « Stockholm » (le premier long métrage en solo de Sorogoyen en 2013, ndlr), on a écrit ensemble, mais on n’était pas amis, mais après « Stockholm » on s’est liés d’amitié. On a travaillé ensemble en télévision tous les deux, on a rigolé beaucoup. Je pense qu’on a une jolie combinaison de s’amuser en travaillant. On est très bosseurs, très précis, très exigeants; moi avec moi-même, elle avec elle-même, moi avec elle, elle avec moi. Jamais on n’arrête de se demander, de s’améliorer. Mais aussi on a une grosse capacité à s’amuser. On rigole beaucoup dans le travail. Pour moi c’est la relation parfaite. On n’est pas ensemble mais on pourrait (rire). On voit le monde de la même manière, pour moi c’est très important. On doit voir la même chose, regarder les choses de la même façon.
FDW : Tous les personnages que tu mets en scène, toujours à travers le prisme du film de genre, malgré leurs difficultés à être, tu crées de l’empathie avec énormément de contradictions humaines, mais ce sont toujours des personnages qui sont en quête de vérité. Comment ça se retranscrit dans l’écriture scénaristique, avant de parler de la forme ?
RS : Honnêtement je ne sais pas comment je fais, on essaie de le faire... Beaucoup de choses qu’Isabel et moi on fait avec le scénario vient de l’observation de l’être humain, d’observer les personnes réelles. Elle et moi on est tous les deux très, très observateurs. Et on parle beaucoup. Chaque fois que je vois quelque chose de bizarre dans la rue, un comportement étrange, curieux, intéressant, je lui envoie un message et si elle est en train de travailler sur un personnage, peut-être on peut utiliser ça, évidemment on utilise très peu, pas tout, mais ça nous dit qu’on est tout le temps en train de regarder les êtres humains autour de nous. Et je pense que tous les scénaristes, les cinéastes ne font pas ça. Isabel et moi, on aime bien s’appeler des “humanistes”, c’est quelque chose qui nous intéresse.
FDW : Tous les personnages que tu mets en scène, toujours à travers le prisme du film de genre, malgré leurs difficultés à être, tu crées de l’empathie avec énormément de contradictions humaines, mais ce sont toujours des personnages qui sont en quête de vérité. Comment ça se retranscrit dans l’écriture scénaristique, avant de parler de la forme ?
RS : Honnêtement je ne sais pas comment je fais, on essaie de le faire... Beaucoup de choses qu’Isabel et moi on fait avec le scénario vient de l’observation de l’être humain, d’observer les personnes réelles. Elle et moi on est tous les deux très, très observateurs. Et on parle beaucoup. Chaque fois que je vois quelque chose de bizarre dans la rue, un comportement étrange, curieux, intéressant, je lui envoie un message et si elle est en train de travailler sur un personnage, peut-être on peut utiliser ça, évidemment on utilise très peu, pas tout, mais ça nous dit qu’on est tout le temps en train de regarder les êtres humains autour de nous. Et je pense que tous les scénaristes, les cinéastes ne font pas ça. Isabel et moi, on aime bien s’appeler des “humanistes”, c’est quelque chose qui nous intéresse.
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Sur l’utilisation de la courte focale qui suit le personnage, notamment dans « El Reino » :
RS : Tu peux te confondre avec lui (le personnage, ndlr), tu peux être lui, si si, on le savait. FDW : Est-ce que ce n’est pas quelque chose d’esthétisant ? RS : Le cinéma, c’est un mélange de “estética” et de “ética” (esthétique et éthique, ndlr), évidemment tu ne peux pas nier, je ne peux pas oublier un des deux. C’est une des choses passionnantes pour moi de ce domaine de cinéma, réussir une combinaison parfaite, si tu veux, de la “estética” et de la “ética”. |
FDW : Pour parler de « Madre », là tu fais un film qui est dépouillé, qui est presque un film japonais... c’est presque de l’Antonioni, c’est « L’Avventura », quoi, c’est vraiment quelque chose qui est profondément sec et c’est une tragédie, mais tu la traites vers la lumière, cette tragédie. J’aimerais savoir comment tu as travaillé le scénario avec Isabel sur cette idée-là ? Quelles étaient les difficultés car c’est quand même un sujet hyper épineux. (...) Comment transformes-tu le fond par la forme ?
RS : Avec beaucoup d’années, avec beaucoup de temps. Je ne me souviens pas de problèmes de scénario, mais c’est vrai qu’on a eu beaucoup de crises, je pense que c’était un scénario très difficile. (...) Avant je voulais dire une chose qui peut-être aide, Isabel et moi on n’est pas capables du tout d’écrire seuls. C’est une scénariste géniale, mais elle-même dit qu’elle ne pourrait pas écrire toute seule, elle a besoin de quelqu’un, elle est très incertaine et moi aussi, je voudrais essayer mais j’ai besoin de quelqu’un. On a beaucoup d’admiration pour les scénaristes qui travaillent tout seuls parce que pour nous, c’est impossible. Mais on a cette sécurité, cet avantage de se confronter tout le temps. On met plus de temps, mais on est plus sûrs de ce qu’on est en train d’écrire.
RS : Avec beaucoup d’années, avec beaucoup de temps. Je ne me souviens pas de problèmes de scénario, mais c’est vrai qu’on a eu beaucoup de crises, je pense que c’était un scénario très difficile. (...) Avant je voulais dire une chose qui peut-être aide, Isabel et moi on n’est pas capables du tout d’écrire seuls. C’est une scénariste géniale, mais elle-même dit qu’elle ne pourrait pas écrire toute seule, elle a besoin de quelqu’un, elle est très incertaine et moi aussi, je voudrais essayer mais j’ai besoin de quelqu’un. On a beaucoup d’admiration pour les scénaristes qui travaillent tout seuls parce que pour nous, c’est impossible. Mais on a cette sécurité, cet avantage de se confronter tout le temps. On met plus de temps, mais on est plus sûrs de ce qu’on est en train d’écrire.